La bataille des îles du 56 : la solidarité ou le marché

Intervention de Christian DERRIEN au Conseil Général du Morbihan sur la tarification des liaisons maritimes dans le 56

SESSION DÉPARTEMENTALE DES MARDI 18 / MERCREDI 19 NOVEMBRE 2014

Monsieur Christian DERRIEN
Conseiller Général du canton de Gourin

Délégation de service public – Liaisons maritimes

Monsieur le Président, chers collègues,

Je laisserai le soin à mes collègues du littoral, davantage spécialisés que moi, d’intervenir sur les aspects techniques et financiers des liaisons maritimes. Nous avons la grande chance d’avoir encore aujourd’hui des représentants des îles dans notre assemblée.
Cependant, je tenais à m’exprimer en tant que conseiller général du nord-ouest rural du département, me sentant proche des îliens dans cette crise, qui au final pose la question de fond du maintien du service public du transport des personnes et plus généralement celle de l’aménagement de notre territoire, en
l’occurrence départemental.

En tant que membre de la CIETEM, notre commission en charge des infrastructures et des transports, j’ai récemment assisté lors de la dernière réunion à l’intervention d’Yves Brien, notre élu de Belle-île, membre du groupe de gauche, expliquant concrètement dans le détail aux conseillers généraux de la commission, les conséquences extrêmement néfastes du nouveau contrat de la
DSP et de l’application de la nouvelle grille tarifaire aux liaisons maritimes. C’était mercredi dernier.
Mais j’ai été sidéré de constater, lors de ces échanges avec nos collègues de la majorité, très attentifs aux arguments de notre collègue car soucieux de comprendre ce qui avait pu conduire à la situation actuelle, qu’ils découvraient, à seulement quelques jours du vote en session, la réalité et les incidences
catastrophiques de leurs choix pour l’avenir de nos îles. Comme si la logique comptable bureaucratique leur avait complètement occulté la réalité humaine et sociale des îles.

Car, que ce soit sur le plan humain, social ou économique, les décisions prises aujourd’hui, qui de fait valideront des hausses impressionnantes et scandaleuses des tarifs, remettront fondamentalement en cause le maintien des populations sur ces îles. Nos récentes visites sur place à Groix et Belle-île à la rencontre des îliens en ont témoigné.

Ceci pour de nombreuses raisons, dont je n’en énumérerai que quelques unes :
– Les familles et les enfants des îliens hésiteront désormais à se rendre sur les îles pour entretenir les liens avec leurs proches,
– Sur le plan économique, tout le monde a compris qu’avec la nouvelle grille tarifaire c’est l’ensemble de l’économie insulaire qui sera mise à mal. Le malaise sur l’île est généralisé : le boulanger de l’île de Groix qui stoppe son projet d’extension, l’entreprise de bâtiment qui annonce son départ, le restaurateur de Belle-île qui réduit ses jours d’ouverture, le maraîcher qui envisage l’arrêt de son activité, etc, etc. La liste est loin de s’achever là. Bref, c’est l’ensemble des professions des îles qui est brutalement fragilisé.
– Même en matière de politique de santé, les professionnels de l’île tirent la sonnette d’alarme. Face à une évolution préoccupante de l’état sanitaire de l’île, le Conseil Général a signé l’an passé avec l’ARS un Contrat local de santé dans lequel il est fortement préconisé « l’amélioration des transports ». Où est la cohérence ?

Enfin, je tenais à rapporter ces propos très inquiétants d’un médecin de Belle-île qui nous alerte, je le cite, « sur cette situation de crise qui renforce les sentiments d’abandon, d’exclusion, d’isolement qu’il constate désormais chez des centaines de Bellilois. »

C’est bien d’une approche globale dont il s’agit, et avant de prendre une décision aussi importante que celle d’aujourd’hui, il faut tout de même se poser les questions de fond :
– Voulons-nous maintenir nos populations sur les îles ?
Dans ce cas il nous faut, à partir du principe de solidarité, engager les moyens nécessaires pour y parvenir.
– Ou à l’inverse considérons-nous qu’elles sont trop coûteuses ?
Alors, cette fois, on fera le choix de la logique uniquement comptable et gestionnaire qui effectivement organisera la désertification et l’abandon des îles.

Dans ce cas, à terme nous mettrons fin aux aides de péréquation et de compensation nécessaires et nous laisserons le marché structurer l’offre et la demande. Ce qui conduira inévitablement au départ des populations autochtones, pour laisser la place à un marché résidentiel de luxe. Est-ce le souhait du département ?

Rappelons simplement que le principe de solidarité nécessite un vrai engagement concret. L’exemple de notre voisin et département littoral qu’est le Finistère est très révélateur : il engage plus de 8 millions d’euros annuels dans ses liaisons maritimes, fonctionnement et investissement compris, pour une population d’un peu plus de 1000 habitants. Le Morbihan en engage 5,2 millions d’euros pour une population de 8000 habitants. Le rapport est sans appel.
Rappelons également, cette fois du côté recettes, que le tourisme représente 11% du PIB du Morbihan et qu’il génère près d’1 milliard d’euros de consommation. Les îles jouent un rôle majeur dans cette économie. Il faut cesser de percevoir les îles comme coûteuses.

Nous avons échangé sur cette différence de traitement des îles, entre le Morbihan et le Finistère en commission infrastructures et transports. Il nous a été répondu que notre département faisait le choix des routes. Certes, elles sont importantes notamment lorsqu’elles sont déployées dans une approche équilibrée du territoire.
Mais c’est l’ensemble des liaisons qui doivent être concernées, liaisons maritimes comprises.

Nous sommes effectivement face à de vrais choix : la solidarité ou l’abandon, l’aménagement du territoire ou la concentration métropolitaine, un vrai service public de transports ou une délégation livrée au marché.

La population ne s’y trompe pas. Si aujourd’hui la mobilisation est à tel niveau, et je pense qu’elle vous a tous surpris, (rappelons que des femmes de Groix sont en grève de la faim), c’est que les îliens savent que l’enjeu est là : la solidarité ou le marché. Et ils savent mieux que tout le monde, qu’ils seront sacrifiés si le politique ne régule pas la situation.

Nous savons tous que les solidarités qui ont vu le jour dans l’après-guerre avec notamment le Conseil National de la Résistance, se défont actuellement au fil des années.
Je ne m’engagerai pas dans l’analyse des causes profondes de cette évolution malheureuse, mais ce dont on peut être certain, c’est que les choix politiques en sont par définition largement responsables.
Les logiques néolibérales sont désormais aux portes des îles, accompagnées par le groupe de la majorité du Conseil Général du Morbihan. Votre décision d’aujourd’hui va, au final, engager l’avenir de nos îles du Morbihan.

Je pense que vous n’avez pas suffisamment mesuré l’état d’esprit des populations îliennes face à vos choix. Je crains fortement que, malgré les récentes améliorations de la grille tarifaire, de nombreux aspects restent inacceptables notamment pour les familles des îliens ainsi que pour les entreprises qui contribuent les unes et les autres au bon fonctionnement de l’économie insulaire.
Le moratoire est une nécessité, un devoir pour les responsables politiques face à une situation aussi explosive, qui démontre le décalage énorme entre des décisions d’élus et la réalité quotidienne des gens. C’est sans doute ce qui fait le malheur de la désaffection du politique par les citoyens.
Il est urgent au Conseil Général de se ressaisir, de ne pas voter la délégation de service public (DSP) qui nous est proposée aujourd’hui et surtout d’engager en urgence une véritable concertation avec les communautés insulaires rassemblant les élus, les acteurs économiques et les usagers.

Mesdames, Messieurs les Conseillers Généraux de la majorité, nous comptons sur vous. Je vous remercie d’avance.